Le point de
départ :
Un beau jour, un cheval appartenant
vraisemblablement à un haut dignitaire local, se retrouve devant la maison
d’un simple habitant du Mont Ararat, Ahmet. Celui-ci tente de le ramener sur
la route, bien conscient du danger que représente la possession d’un animal
de noble. Mais le cheval décide de rester auprès de lui. Par trois fois,
Ahmet éloigne le cheval de la région Ararat et par trois fois le cheval
revient. Ceci en fait un Don du Ciel, d’après la tradition. Dès lors, tous
les habitants du village, qui ont rapidement appris la nouvelle, considèrent
qu’il doit le garder et Ahmet également. C’est pourquoi, quand le pacha,
propriétaire du cheval, envoie des émissaires (les beys kurdes) le
rechercher, Ahmet refuse de le rendre, soutenu par les habitants du village.
Le pacha entre alors dans une sourde colère et fait emprisonner Ahmet, ainsi
que son vieux compagnon, qui le soutien dans son refus de rendre le cheval.
Si le cheval n’est pas rendu, ils seront mis à mort.
Analyse de cette
situation de conflit :
On est bien, dans ce récit, en présence d’une négociation si l’on s’appuie sur
la définition suivante : le pacha cherche à obtenir de nouveau la possession de
son cheval, Ahmet résiste et refuse.
L’objet de la négociation :
la possession du cheval, puis cette possession + la vie d’Ahmet, puis cette
possession + la vie d’Ahmet + la main de Gulbahar
Les parties en présence :
- Ahmet
et le Pacha, qui s’opposent sur la possession du cheval.
- Sofi,
sage et ami d’Ahmet qui interfère avec lui dans la négociation
- Les
beys kurdes, au service du pacha, et qui lui servent d’intermédiaires auprès
d’Ahmet et des autres habitants du mont Ararat.
On constate d’emblée une dissymétries
dans ces deux camps. (On peut ici reprendre cette métaphore guerrière car il
s’agit bien d’une opposition, où dès le départ, chacun campe sur ses
positions.) D’un côté, on a un conseiller écouté, Sofi, de l’autre, des beys
qui ne sont pas nécessairement en accord avec leur pacha, mais qui lui
doivent obéissance et qui ont un rôle de simple relais des exigences du
pacha. Autrement dit, il existe des divergences au sein du « camp » du
pacha. Ces divergences sont parfois visibles, car les beys acceptent les
arguments d’Ahmet lorsqu’ils le rencontrent et qu’il refuse de leur remettre
le cheval (respect de la tradition), mais sont au service du pacha, qui
bénéficie d’un pouvoir de représailles à leur encontre.
Des critères objectifs ?
La tradition et son respect pourrait
constituer des critères objectifs, étant donné qu’ils sont connus par les
deux parties, mais le sultan, imbus de son pouvoir désire passer au-delà.
Dès le début, la situation est bloquée :
- Ahmet
ne peut rendre le cheval, car cela représenterait un affront envers son Dieu
et la tradition. Il refuse d’emblée tout marchandage et bloque ainsi un
processus de négociation : il ne veut pas échanger le cheval contre de
l’argent !
- Le
pacha, qui ne peut supporter un tel affront à son pouvoir, ne peut retirer
ses exigences.
Apparemment, il n’existe pas de canal d’accord potentiel.
Pourtant, les situations
sont différentes :
- En
terme de relations de pouvoir : Ahmet n’est qu’un simple habitant du Mont
Ararat, le Pacha est la personnalité la plus puissante de la région.
- En
terme de MESORES (or, on sait que dans une négociation, le pouvoir des
acteurs est fonction de la valeur relative de leurs MESORES) :
Dans le cas où la négociation échoue, c’est-à-dire dans
le cas où Ahmet conserve le cheval malgré toutes les menaces du pacha :
Pour le Pacha :
-
Renoncer à son cheval, c’est reconnaître que la tradition est supérieure à
son pouvoir qu’il souhaiterait absolu ; mais c’est aussi gagner l’estime de
peuple. Pourtant, ce dernier point à très peu de valeur à ses yeux, c’est
son pouvoir qui lui importe le plus.
Pour Ahmet :
- Garder
le cheval, c’est perdre sa vie ou risquer une révolte des montagnards contre
le pacha, suivie de répressions sanglantes contre la population.
On voit bien que la MESORE
du pacha est supérieure à celle d’Ahmet en cas d’échec de la négociation, ne
serait-ce que parce qu’il n’y risque pas sa vie !
Si le cheval est rendu au
prix des menaces, les situations seront les suivantes, à ce stade du récit :
-
Renoncer au cheval pour Ahmet, c’est perdre la confiance de son Dieu et
l’estime des paysans mais conserver sa vie.
- Si le
pacha ne renonce pas au cheval, il risque de mourir au cours d’un assaut des
montagnards contre son palais (révolte populaire contre un tyran).
On pourrait penser que le fait
qu’Ahmet tombe amoureux de la fille du pacha (qui l’a rencontré au cours de
sa détention au palais), améliore ses choix : rendre le cheval et vivre
heureux avec Gulbahar (la fille du pacha). Pourtant, il n’en est rien, au
contraire, la négociation se déroule désormais dans un environnement de plus
en plus tragique :
- Ahmet
ne peut rompre le don que lui a fait son Dieu, les habitants du village ne
le comprendrait pas non plus. Il doit respecter la tradition et de fait ne
risque plus seulement de perdre sa vie. Il risque également de perdre
l’amour de sa vie.
- Le
pacha se sent doublement trahit et ne peut marier sa fille à un simple
habitant des montagnes.
L’irruption de l’amour de Gulbahar
pour Ahmet pourrait venir élargir le gâteau de la négociation ou en tout cas
la rendre « multi-objets » et donc la faciliter, mais il n’en est rien non
plus. Elle déplace l’enjeu et aggrave la position de négociation d’Ahmet :
il ne risque plus seulement sa vie, mais celle de Gulbahar prête à affronter
le courroux de son père en lui avouant son amour pour Ahmet afin de le
sauver (puisqu’il ne se résout pas à rendre le cheval). L’offre de la main
de Gulbahar pourrait être une compensation sans rapport avec l’objet initial
du litige, mais pour des raisons de pouvoir et de rang social, le pacha ne
peut accepter.
Les habitants du Mont Ararat se
révoltent et permettent la libération d’Ahmet et sa fuite avec Gulbahar. Ils
se réfugient tous deux chez un autre bey qui, selon la coutume, leur doit la
protection. La situation d’Ahmet devient inextricable. Il entraîne dans son
tourment de plus en plus de gens. Sa position de négociation n’est pas
vraiment améliorée. En effet, s’il n’est plus sous la menace directe de la
peine de mort, le pacha peut quand même attaquer et mettre en déroute son
protecteur. C’est là que le caractère des personnages de la négociation
devient un facteur important : l’altruisme d’Ahmet et son respect des
traditions empêchent toute modification de sa MESORE et ne cessent de
l’aggraver relativement à celle du pacha. Ce dernier est un individu imbus
de sa personne et refuse tout obstacle à son autorité, pour laquelle il est
prêt à sacrifier des vies.
Toutes les tentatives de médiation des
beys ont échoué, en partie parce qu’ils estiment qu’Ahmet est dans son droit
en respectant la tradition.
Il est intéressant ici de comparer les intérêts de
chacun :
Table des intérêts : (les éléments présents dans
le récit ne permettent pas de constituer de véritables tables d’intérêts
profondes et hoérarchisées).
|
Le pacha |
Ahmet |
|
- satisfaire sa soif de pouvoir (égoïsme et
égocentricité),
- maintenir son pouvoir hiérarchique |
- respecter
le « Don du Ciel » (la tradition),
- soutenir
la résistance de sa communauté |
|
Les beys |
Sofi |
|
- respecter
le pouvoir hiérarchique du pacha et lui apporter satisfaction (y
compris s’ils sont en désaccords)
- désir
d’éviter des heurts sanglants avec la population locale |
-
faire valoir la
tradition
-
défendre Ahmet
|
Les intérêts des uns et des autres
sont connus, car exprimés. Mais, il n’y a aucune proposition qui répondent aux
intérêts des uns et des autres.
Les beys font des tentatives
d’option : céder le cheval serait un geste qui vaudrait au pacha un
renforcement de son pouvoir sur les paysans. Ceux-ci l’estimerait plus légitime,
car il respecterait les traditions et ferait preuve de compréhension (mais ces
intérêts se situent très bas dans la table du pacha). De plus, (ceci est un
argument implicite) le pacha gagnerait également un soutien plus franc des beys
qui lui sont dévoués mais qui agissent vraisemblablement plus par peur de son
autorité et des sanctions envisageables que par réelle approbation des exigences
du dit pacha
La résolution du conflit par des voies détournées
(tentative de créativité mais chargée d’hypocrisie de la part du pacha) et des
personnes interposées :
Finalement, pour éviter qu’une attaque
ne soit déclenchée contre le bey, Ahmet accepte un défi, apparemment impossible.
Monter jusqu’au sommet de l’Ararat, d’où nul n’est jamais revenu, est indiquer
par un feu l’accomplissement de cet exploit. Alors seulement, il pourra
conserver le cheval et épouser Gulbahar. On voit clairement que le pacha a
profité de sa position de force et a su joué avec son environnement.
Ahmet est en quelque sorte prêt à
accepter sa BATNA initiale, mourir pour conserver son cheval. Pourtant, il
parvient à accomplir l’exploit impossible. Dans le même temps, le pacha, avait
dû abdiquer face à la pression populaire. Les montagnards se sont massés aux
pieds du palais. Ils ont agi en témoins de tension et ont permis aux beys de
faire valoir l’argument « avertissement » auprès du pacha. Celui-ci déclare
donner son cheval et sa fille à Ahmet quoi qu’il arrive.
Que se passe-t-il alors ? Les termes
du conflit ont changé. Lorsque la tension est à son comble et que la pacha
comprend que l’issue de la négociation est bien au dessous de sa MESORE : il va
mourir, s’il ne cède pas, alors il accepte et retourne finalement la situation
en sa faveur. Ahmet n’a rien obtenu par lui-même. Lorsqu’il rentre, il repart
avec Gulbahar : le pacha lui a accordé son pardon et s’occupera des noces.
Curieusement on aboutit presque à une
situation Win-Win, même si le renforcement de sa légitimité n’était pas un
intérêt majeur pour le pacha :
- le pacha
renforce la légitimité de son pouvoir
- Ahmet
repart sain et sauf avec son cheval et Gulbahar.
(Toutefois, l’issue du récit est tragique :le conflit à
usé Ahmet et attisé un chagrin d’amour indestructible chez Gulbahar qui se sent
délaissée, tue son amant et se suicide !)
Tout au long du récit, les positions
des négociateurs sont biaisées par les forces en présence. Ahmet ne négocie pas,
c’est un fataliste, le pacha ne négocie pas non plus, c’est un mur ! Il n’évolue
dans ses positions que sous la menace.
Dans ce conflit, les intérêts des uns
et des autres ne parviennent pas à prendre le pas sur leurs positions
respectives, fondées notamment sur des relations hiérarchiques de pouvoir.
Les paysans ont agi comme témoins de
tension très efficace.
L’échec du processus de négociation
avant la résolution finale par les témoins de tension provient vraisemblablement
du fait que l’essentiel de la négociation porte sur des questions de tradition,
de droit, qui ne font pourtant pas partie du domaine négociable. Le problème du
pouvoir est aussi fréquemment mis en en jeu.
Analyse de la tendance
du pacha : le dur inefficace
Le récit le décrit comme
perpétuellement suspicieux, voire paranoïaque, pour lui, tout participant à la
négociation est donc un adversaire, y compris les beys qui tentent d’intercéder
en faveur d’Ahmet, mais aussi dans l’intérêt du pacha, afin qu’il ne se fasse
pas un ennemi juré de toute la population montagnarde. Son objectif est en
permanence de vaincre, quelque soit l’enjeu. Il s’illusionne ainsi lui-même sur
son propre pouvoir. Seul son pouvoir de nuisance lui permet de maintenir, tout
du moins en apparence, son autorité de Pacha. Il use d’ailleurs de la menace
comme argument pour faire valoir et défendre son point de vue. Seules les
concessions que peuvent lui faire les beys (concessions qui vont souvent à
l’encontre de leur opinion) garantissent le maintien de toute relation avec le
pacha dans la négociation, dont les beys sont à la fois les médiateurs et les
acteurs, malgré eux. Le pacha est donc, ce qu’on peut qualifié de dur avec les
gens. Ils se fortifie en permanence sur ses positions, adoptant par la même une
attitude rigide, qui s’écarte en tout point des principes de la négociation
raisonnée. Autrement dit, il verrouille ses positions, met la pression et
n’accepte comme solution au conflit que la sienne ; solution qui lui garantie
des gains à lui seul !
Face à ce négociateur dur inefficace,
puisque sa stratégie est un échec flagrant et qu’il finit par abdiquer face à la
même stratégie de menace que la sienne, se dresse un personnage qui ne négocie
pas - Ahmet. Dès le départ, ses stratégies sont limitées : conserver le cheval
et risquer le courroux du pacha. Rendre le cheval et risquer l’incompréhension
des autres montagnards et de son Dieu. Ahmet doit en effet tenir compte de
facteurs extérieurs très puissants, que sont les traditions d’une part et le
pouvoir d’autre part. Il se retrouve ainsi en symbole de la défense des intérêts
de tout un peuple, de sa fierté, incarnée par la possession de ce cheval.
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